Artiste / Artisan ? - Musée des Arts Décoratifs 1977

 

23 mai – 5 septembre 1977
 
Réalisation : Union centrale des arts décoratifs (président Robert Bordaz) avec le concours de la conservation du musée des arts décoratifs (François Mathey)
 
Cette exposition est la première d’une suite que François Mathey développe de 1977 à 1985 avec « Les métiers de l’art » en 1980, « Céramique française contemporaine, sources et courants » en 1981, « Sur invitation » en 1984.
 
LE CATALOGUE DE L’EXPOSITION
C’est une exposition ambitieuse et expérimentale qui est présentée par François Mathey, conservateur au musée des arts décoratifs. Il agit en pionnier car c’est probablement l’une des premières expositions où l’art et le contexte socio-économique sont mis en synergie. Le centre Georges Pompidou a développé le concept.
Art et artisanat a été un sujet abordé de façon récurrente depuis près de 50 ans avec la démarche de Moly-Sabata (département du Rhône) initiée par le peintre Albert Gleizes. Lucien Jacques ami de Jean Giono relance dans les années 1950 « les cahiers de l’artisan » créés après la guerre de 1914.
Le régime de Vichy durant la guerre avec les corporations et le mouvement poujadiste au début des années 50 contribuent à donner de l’artisanat une image ambigüe. C’est un des grand mérite de cette exposition de montrer une vision positive de l’artisanat au contact de l’art
Postface : « La difficulté du grand débat opposant l’artiste et l’artisan, le travail intellectuel et le travail manuel, s’explique facilement quand des siècles de philosophie et de théologie en Occident chrétien ont fondé une civilisation basée sur la séparation simpliste de l’âme et du corps-asservissant ce dernier devant « la grandeur d’âme »…Cela s’explique. Ce n’est pas simple pour autant car la question de la primauté de l’un sur l’autre renvoit aussi à la fameuse image-piège de la primauté de l’œuf sur la poule et inversement. »
Le catalogue comporte un ensemble de textes tout à fait passionnants de Georges Duby (D’une ségrégation issue du fond des âges), de François Mathey (A propos…), Soetsu Yanagi (L’artisan méconnu), de Jean-Marie Lhôte (Signatures-« Arts et métiers »), Michel Cachoux (Entre deux), Jean Garneret (Artisans, hier et demain), Raymond Humbert (De la haute couture à la basse culture), Henry Y. Faux (…Sabotier).
Georges Duby rappelle que dans l’antiquité classique aucune des  neufs muses qui préside « aux arts libéraux » opposés aux »arts mécaniques » ne s’intéresse à l’architecture, à la sculpture ou à la peinture. Longtemps l’acte créateur incombe aux prêtres, savants, aux hommes du livre ou de la parole. L’église puis le pouvoir le contrôle. L’artiste se libère. Il conclu en soulignant que la distinction entre artiste et artisan n’est plus décrétée par l’Etat. « Elle l’est encore, mais par un autre pouvoir, non moins vivace, celui des amateurs, de ceux du moins qui parlent assez haut pour imposer leurs propres jugements, et qui décident, inconsciemment fidèles aux plus anciens critères, que tel créateur est un artiste parce que les puissances mystérieuses de l’invention ont marqué l’ouvrage de ses mains d’une griffe plus impérieuse. ».
François Mathey se référé dans sa conclusion au « marché » : « Et si le problème était simplement, dérisoirement, une affaire économique, c'est-à-dire de cote ?....La cote fausse tout. Ou bien elle sacralise ou bien elle pèse et obscurcit. Artiste/artisan ? Est en fait un problème de société. »
La citation de Soetsu Yanagi met en avant l’artiste-artisan. Il faut se référer à ses ouvrages récemment réédités suit à l’exposition du musée des arts premiers.
Jean Marie Lhôte souligne le péché de signature : « En période de confusion l’artiste est alors celui qui proclame : « je suis l’artiste ! La preuve ? Je signe ». La signature devient un alibi suprême et problème n’est plus de faire une œuvre mais de se faire un nom. ».
Michel Cachoux cite Bachelard : « La matière est notre miroir énergétique »
 
JACQUELINE ET JEAN LERAT
Ils sont présents par une pièce exceptionnelle de Jean Lerat, son grand vase feuille. C’est encore un vase car son volume et son ouverture y font penser. Mais c’est aussi une magnifique sculpture par sa forme et une matière d’une grande richesse de tons. La création est mature. La céramique devient légère mais elle fait le lien avec l’automne, l’automne de la vie. C’est une des pièces de Jean conservée par Jacqueline jusqu’à la fin de sa vie à proximité de son fauteuil de lecture.
A cette époque Jacqueline et Jean ont arrêtés la réalisation de pièces d’usage ou de bouquetières pour se consacrer à une recherche où la peinture et la sculpture se conjuguent avec le grès. Sollicités à cette époque pour participer aux expositions les plus prestigieuses, ils n’ont pas utilisé cette promotion pour forcer les portes du marché car ils ont conservés par devers eux nombre de pièces pour aller plus loin avec de nouvelles œuvres.
 
LES ARTISANS ET LES ARTISTES PRESENTES
Les céramistes présents sont Deblander, Joulia, Jean et Jacqueline Lerat, Valentine Schlegel (photo d’une cheminée en plâtre).
Les sculpteurs sont entre autres Jean Amado, Calder, Christo, Dodeigne, Etienne Martin, Paul Gonez, Claude La lanne, Philolaos (un masque du photographe Pierre Joly).
Parmi les peintres on peut citer Louttre, Jean-Paul Rioppelle , Tapies, Ung No Lee, Claude Viallat, Tamas Zenko.
Les bijoutiers sont Constanza, Goudji ;
Le textile et la tapisserie sont représentés en particulier par Diana Brennan, Sheila Hicks, Claire Rado, Edith Raymond, Juliette Rozo, Irma de Sauvage.
Les anonymes artisans des générations précédentes sont présents par la collection de coqs des clochers du pays Comtois, des appelants, des jouets, etc.
Les minéraux sont mis en parallèle par Claude Cachoux avec des sculptures ou des objets. C’est la mise en évidence du lien très fort entre l’art et les « morceaux de nature ». Ces parallèles vont certainement renouveler les sources d’inspiration des céramistes car elles montrent des convergences voulues ou fortuites mais à chaque fois sources de nouvelles réflexions.
 
SUITES
Cette exposition a marqué les esprits. Elle a montré le « continuum » entre les objets issus de la nature et les produits d’une activité manuelle et les productions artistiques les plus abouties. La production industrielle a été exclue de l’exposition.
Les modalités actuelles de la production artistique font que les relations entre les artisans et les artistes restent sujets de débat. Dans certains cas l’artiste délègue à un mandataire la réalisation de son idée, dans d’autres cas particulièrement chez les céramistes ils maintiennent ce lien par plaisir ou par principe. Ainsi Joulia a maintenu la production de théières et aujourd’hui Claude Champy, poursuit la production de pièces d’usage.
L’exposition a-t-elle permis de forcer les portes ? Certes elle a donné aux céramistes présents une légitimité accrue. Mais on peut douter qu’une nouvelle étape ait été franchie en France pour permettre à certains une reconnaissance à l’égal d’artistes même mineurs présentés dans les galeries et musées d’art contemporain.
Les céramistes conservent cette volonté de rester maître de leur création et de leur vie. Mais cette attitude est elle encore compatible avec l’image que se font les amateurs de l’art contemporain ?
 
A Rouen le 5 novembre 2010 / Jean-François Lerat

 

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